lundi 26 décembre 2011

L'année Martelly, « j'ai beaucoup appris »


La performance de ses ministres et conseillers, la publication de la version amendée de la Constitution, l'affaire Bélizaire, sa difficile relation avec le Parlement » figurent parmi les points abordés par le président Michel Martelly dans une longue interview accordée au Nouvelliste, qui renoue avec une tradition d'avoir une personnalité de premier plan en tête à tête pour informer nos lecteurs à la fin de l'année pour notre édition spéciale à l'occasion de la Noël. Vrai homme de l'année 2011, Michel Martelly a accordé deux heures et demie au journal dans l'intimité de sa résidence pour parler de tout.
Les relations entre l'exécutif et le Parlement n'ont pas été au beau fixe au cours des premiers mois du mandat de Michel Martelly. On se rappelle encore les tracasseries de l'exécutif pour faire ratifier un Premier ministre. L'affaire Bélizaire a été la dernière goutte d'eau qui a fait renverser le vase. Qu'en pense le président ? « Je dirais que ces histoires étaient des incidents », a déduit le successeur de René Préval. « Pour moi, le Parlement n'a jamais été un obstacle. Il a été peut-être un encombrement par moment. Avec le Parlement, il y a eu des incidents de parcours, pas de mauvaise foi », a ajouté Martelly comme pour calmer le jeu. 

Le chef de l'exécutif a reconnu qu'il a été certaines fois induit en erreur par ses conseillers. « Peut-être des erreurs de parcours dues à des conseils de certains de mes conseillers qui ont mal vu ou mal lu », a confessé Michel Martelly. Contrairement à ce qu'on dit dans les coulisses, Michel Martelly dit n'avoir aucune prétention de contrôler le Parlement. « Le Parlement a son travail à faire », a-t-il précisé en reconnaissant que les trois grands pouvoirs de l'Etat sont complémentaires. Il dit toutefois avoir maintenant une meilleure lecture de ce qu'est le Parlement haïtien. 

Le président Martelly a même trouvé un allié au Parlement. Il s'agit du sénateur Joseph Lambert, l'un de ses adversaires politiques d'hier. Il le cite en exemple. A l'époque de la campagne, on se voyait comme deux camps adverses, deux bêtes féroces, l'une en face de l'autre. Je dois vous dire qu'il a été le premier de tous ceux qui étaient en face de moi à s'ouvrir », s'est réjoui Joseph Martelly. « Je me suis ouvert à lui également. Nous avions eu des petits débats très chauds, (pete koken, nou te ènmi). Grâce à sa sagesse - car j'ai été plus excité que lui - il s'est rassis à la table et nous discutons aujourd'hui en toute sérénité. » 

Quoique le sénateur soit le chef de file de la plateforme Inite, le président Martelly ne voit aucun inconvénient pour travailler de concert avec lui en vue d'atteindre les objectifs fixés lors de sa campagne électorale. « Nous avons tous deux la volonté de travailler pour la population », a souligné le président Martelly, qui avoue que Joseph Lambert lui donne parfois de bons conseils. « Je suis ses conseils », a affirmé le président de la République. L'essentiel, a-t-il ajouté, on s'est fixé les mêmes objectifs de réussir un mandat de cinq ans.

Des ministres et conseillers qui se distinguent

Comme un professeur attentif, le président Michel Martelly identifie déjà les ministres ou d'autres personnalités qui se sont distingués dans l'accomplissement de leurs tâches. « Je pourrais parler du ministère des Affaires étrangères avec ce jeune Laurent Lamothe que je connais bien d'ailleurs, a-t-il dit. On a la ministre du Tourisme qui est non seulement dotée d'un dynamisme hors pair mais aussi d'une grande élégance. Elle est gentille, performante. On a l'équipe de l'Agriculture qui nous envoie de bons signaux. J'ai également une belle équipe aux Travaux publics. Au service de la circulation également, le jeune Will Dimanche, qui est à la tête de ce service, fait beaucoup d'efforts. » Voilà, d'après Michel Martelly, des secteurs clés où il y a des compétences qui peuvent changer la donne.

Thierry Mayard-Paul est aussi de la liste. « Mon ministre de l'Intérieur, que l'on dit l'homme de confiance de Michel Martelly, est le grand frère de mon meilleur ami, a-t-il précisé. On est devenu comme des membres d'une seule famille. Ce ministre est également doté d'une détermination sans pareille. Il écoute tellement, il veut réussir, en plus de sa loyauté et son dynamisme. » Pour compléter la liste, le président Martelly a félicité la détermination affichée par deux autres ministres du gouvernement. Il s'agit de ceux de la Santé et de l'Environnement. « Notre ministre de la Santé est très intéressante, le ministre de l'Environnement également », a-t-il fait remarquer. 

Le président Martelly s'est gardé de pointer du doigt les membres du gouvernement ou les conseillers qui ne se montrent pas encore à la hauteur de leurs tâches ou de ses attentes. « Je peux dire qu'à 75% nous avons une équipe qui travaille bien», s'est-il contenté de répondre quand on lui a demandé s'il est satisfait de ses conseillers. Nous avons certaines lacunes, certaines faiblesses, c'est normal. Mais, est-ce que le temps ne va pas tout corriger ? C'est normal qu'il y ait des secteurs, des conseillers qui sont plus performants que d'autres. En gros, je peux vous dire que je suis très satisfait de la façon dont on avance. Même avec les erreurs, on grandit. Est-ce qu'il y aura des changements ? Certainement. 

Qu'en est-il du Premier ministre Garry Conille ?

« Mon Premier ministre nous a rejoints six mois après l'élection, mais nous avons travaillé avec lui à la Commission intérimaire pour la reconstruction d'Haïti (CIRH), a indiqué Martelly. « Quand il est entré dans l'équipe, il a identifié nos priorités et s'est mis au travail. Je lui ai demandé de ne pas faire de la politique, de rester purement technique. Le Premier ministre est donc le chef d'orchestre que j'ai été pendant les six premiers mois; aujourd'hui, il s'assure que tout avance. On se complémente. Il y a déjà cette complicité entre nous : je fais la politique, et lui, il reste dans la partie technique. » 

Pour l'instant, Michel Martelly estime que les relations sont au point entre lui et Garry Conille. « C'est lui le chef du gouvernement, a précisé le président Martelly. Dans certaines situations, je lui laisse le soin de prendre les décisions. Avant, il m'appelle. C'est intéressant notre façon de fonctionner. Ajoutant : « Quand je parle et lui demande de prendre la parole, il me dit : « président, vous avez tout dit », et c'est réciproque. Cependant, le PM a son caractère. D'ailleurs, je n'avais pas besoin de quelqu'un de soumis, mais d'une personne qui peut donner son opinion. Haïti est sur la bonne voie. L'équipe Martelly/Conille avance dans la bonne direction. »

Le président Martelly en a profité pour couper cours aux rumeurs faisant croire que le Premier ministre Conille lui aurait à plusieurs reprises présenté sa démission. « Depuis le premier jour que je l'ai désigné Premier ministre, il ne m'a jamais dit qu'il veut partir; pas une fois », a déclaré Michel Martelly. « Parfois, il est peut-être impatient. S'il ne comprend pas, il préfère se taire. Je le mets à l'aise en lui disant que l'on ne peut pas résoudre un problème en se taisant. Je ne sais pas s'il est mal à l'aise avec d'autres personnes. Il ne saurait être mal à l'aise car il est le chef du gouvernement. »


Le dossier Bélizaire a-t-il refroidi les relations entre Conille et Martelly ? 

Le Premier ministre Garry Conile avait publiquement manifesté son désaccord sur l'arrestation du député Arnel Bélizaire. « Le Premier ministre n'a jamais été pour l'arrestation du député Bélizaire », a avoué le président de la République. Le président en a profité pour se défendre dans ce dossier qui a occasionné la démission de l'ex-ministre de la Justice, Josué Pierre-Louis. « Je le dis, on peut penser que je me défends, je n'avais rien à voir avec cette arrestation, a encore déclaré Martelly. Le jour de l'arrestation, je partais pour me faire opérer aux Etats-Unis. Il y avait beaucoup de députés à l'aéroport, il était question que le député ne rentre pas au pays ce jour-là, afin de trouver une solution. C'est pour vous dire que je n'ai jamais demandé l'arrestation du député. »

Le président Martelly dit avoir demandé de ne pas conduire le parlementaire en prison si on devrait l'arrêter. « Je n'ai jamais demandé à personne de l'arrêter, au contraire, le jour de son arrestation je suis intervenu pour demander, si on procède à son arrestation, de ne pas le conduire en prison, mais par devant le commissaire du gouvernement, a-t-il indiqué sans révéler l'identité de la personne à qui il avait parlé. Je ne veux pas dire mes ordres, mais mes suggestions n'ont pas été suivies. On m'avait demandé de ne pas interférer dans les dossiers de la justice. Ce que je ne fais pas, et que je n'ai pas l'intention de faire. »

A quand la publication du texte amendé de la Constitution ?

Contrairement à ce qu'on pensait, le dossier d'amendement de la Constitution de 1987 n'est pas jeté aux oubliettes. « Je ne parle pas de cela, mais les décisions sont prises, a confié le président, donnant la garantie que le texte a été revu. Ajoutant : « Il y a un seul des conseillers qui voit mal la publication des amendements. Au cours des discussions sur ce sujet, il avance toujours des arguments convaincants en demandant par exemple qui va signer? »

Quelle que soit la décision adoptée dans ce dossier, le président Martelly sait qu'il va avoir des mécontents. Voilà pourquoi il prône un compromis politique avec les différents acteurs politiques pour voir comment mieux avancer. « L'idée est de prendre la bonne direction pour Haïti, a-t-il dit. A ce niveau-là j'avance. J'ai comme l'impression qu'on va publier les amendements, puisque la dernière décision me revient. Je sais qu'il y a des divergences d'opinions, mais moi je penche vers la publication, ce qui va nous amener à un autre débat, à d'autres débats comme à chaque fois qu'une décision est prise. »

Martelly veut connaître la vérité sur les élections

Sur la question de M. Dorsainvil ou du CEP en tant que tel, je peux poser cette question : qui est responsable des dégâts causés les 7 et 8 décembre de l'année dernière ? », s'est interrogé le président Martelly, qui a esquivé une question sur la publication définitive des résultats des élections pour certaines circonscriptions. « Je ne dis pas que c'est M. Dorsainvil, mais s'il y a un CEP qui a fraudé, on doit investiguer pour comprendre de quoi il s'agit, parce que la justice doit commencer à régner dans le pays. »

Pour Michel Martelly, la population avait investi les rues parce qu'elle voulait dire qu'on lui avait volé son vote. « Si on lui a volé ses voix et qu'il y a eu tant de dégâts, il faut chercher à savoir de quoi il s'agissait exactement », a indiqué le président de la République. Il s'est par ailleurs prononcé sur la nécessité d'organiser des élections coûtant jusqu'à 30 millions de dollars alors qu'il existe des appareils pouvant permettre d'organiser des joutes à deux millions de dollars et avec moins de fraudes. 

Le président Martelly se défend, d'autre part, d'être pour quelque chose dans le mandat d'arrêt émis par la justice contre Gaillot Dorsainvil « Si M. Dorsainvil a des problèmes- c'est ce que j'entends - je n'ai pas le pouvoir d'émettre un mandat contre lui ou contre personne, explique Martelly. Aujourd'hui, il y a tout simplement un Etat qui protège les intérêts de la nation, et ce n'est pas seulement contre le CEP que l'Etat agit. » Même le président de la République, a-t-il poursuivi, peut être mis en accusation s'il commet quelque chose de grave. 

Que fait l'exécutif des "taxes'' sur les transferts et les appels téléphoniques ?

Le président Michel Martelly est au courant que tout le monde n'est pas content de la manière dont il a décidé de prélever de l'argent sur les transferts d'argent et les appels internationaux pour envoyer les enfants à l'école. « C'est vrai qu'auparavant tout le monde disait que Martelly allait voler de l'argent sur les transferts et les appels, mais ma principale ambition était d'envoyer les enfants à l'école », a informé le président du 14 mai. Pour le moment, a-t-il confirmé, l'argent est là. L'exécutif a dû utiliser d'autres ressources financières pour son programme d'éducation gratuite. 

Michel Martelly, qui rappelle avoir passé ses six premiers mois à la tête du pays sans gouvernement, est reconnaissant envers les personnes dans le secteur privé ayant supporté son projet. Il promet d'utiliser les fonds disponibles pour construire de nouvelles écoles et former des professeurs. « Si nous pouvons identifier d'autres moyens pour collecter de l'argent, nous le ferons, a-t-il laissé entendre. « J'avais dit que j'ai de l'argent disponible pour mettre l'armée sur pied. Le jour où notre équipe sera prête pour la mettre sur pied, nous trouverons l'argent. » Il est temps, a-t-il ajouté, que les Haïtiens cessent de penser que c'est seulement en mendiant que l'on trouvera l'argent. On peut créer des opportunités, des sources de revenus. « Sait-on combien de personnes sont en train de s'enrichir dans le pays sans payer un sous à l'Etat haïtien ? », s'est interrogé Michel Martelly en se gardant de dire s'il va soumettre la proposition de loi au Parlement. 

Le secteur privé, un partenaire incontournable de l'Etat

Attirer des investissements étrangers dans le pays reste l'un des premiers objectifs de l'administration Martelly/Conille. L'exécutif, a-t-il admis, doit travailler de concert avec le secteur privé haïtien pour atteindre un tel objectif. « On peut avoir péché en écartant le secteur privé de certains événements, a dit le président Martelly. De toute façon, on doit s'unir à notre secteur privé, l'on doit ouvrir la porte aux investisseurs étrangers, établir ce partenariat pour développer Haïti. Nous ne négligeons pas le secteur privé. »

D'après le président de la République, le secteur privé sera le principal bénéficiaire des investissements étrangers qui seront faits dans le pays. « Quand on parle de création d'emplois, du développement de l'économie, qui en bénéficiera ? C'est ce même secteur privé qui pense qu'il est délaissé. Ce n'est pas l'Etat qui doit tout faire », a-t-il expliqué.

Quand Martelly prend la défense de Clinton 

« J'ai décoré l'ancien président américain, je l'ai fait sans honte », a répondu le président à ceux qui critiquaient sa décision. L'idée, d'après Martelly, ce n'est pas de blâmer toujours les autres. « C'est le leadership haïtien qui devrait changer. M. Clinton a toujours reconnu avoir fait du tort à Haïti quand il était président, mais il montre toujours qu'il veut se racheter. Je crois qu'il fait un bon travail », s'est réjoui Michel Martelly, ajoutant que Bill Clinton - comme Denis O'Brien, le P.D.G. de la Digicel - est une grande voix défendant la cause haïtienne. 

« La CIRH, dont Bill Clinton est le coprésident, a trouvé trois milliards de dollars on dit que l'argent est mal dépensé pourquoi ne pas dire de préférence que M. Clinton nous a permis de trouver 3 milliards et que nous les avons mal dépensés ? C'est ma façon de voir la situation », a soutenu Michel Martelly.

L'UEH dans l'agenda du président Martelly

L'Université d'Etat d'Haïti (UEH) est souvent traitée en parent pauvre par les différents gouvernements qui se sont succédé à la tête du pays au cours des dernières décennies. Michel Martelly semble vouloir sortir du lot. « Nous avons demandé au conseil de l'Université de nous présenter ses projets, a fait savoir le président Martelly, rappelant que la plupart des problèmes de l'université sont dus à une question de budget. 

Le président de la République se donne une nouvelle mission. « Je pense que de la même façon que nous avons trouvé 50 millions de dollars de l'Espagne pour appuyer les PME, notre prochain objectif de travail est de voir comment trouver un fonds pour les étudiants, pour que nous puissions leur accorder des prêts, comme les systèmes de crédit à l'étranger », a promis Michel Martelly. Une première rencontre a eu lieu récemment entre le président Martelly et le rectorat de l'UEH. A rappeler qu'au sein du gouvernement, il y a un ancien vice-recteur de l'UEH, Wilson Laleau, occupant le fauteuil du Commerce et de l'Industrie. 

A côté des fonds que le président voudrait mettre à la disposition des étudiants, il entend mettre sur pied un programme qui permettra aux étudiants finissants de faire une sorte d'internat en intégrant la fonction publique. « L'étudiant qui n'a pas payé ses études aura l'occasion de rendre service à l'Etat, de rembourser à l'Etat ses prêts. Cela aidera à valoriser la compétence dans la fonction publique », a-t-il indiqué.

A quand une visite du président Martelly chez les principaux amis d'Haïti ? 

« Pour la France, l'on devrait y aller, cela fait quelques mois. Nous étions en Espagne à cette époque, la visite pour la France a été annulée. Récemment, nous devions nous y rendre; l'ambassadeur de France en Haïti, Didier Le Bret, nous a dit que le Quai d'Orsay était prêt à nous recevoir, mais le président Sarkozy ne pouvait pas encore donner une date précise », a expliqué le président Martelly. Finalement, a-t-il dit, la visite pourra se faire en mars prochain. 

Pour le président Obama, les deux hommes s'étaient rencontrés aux Nations unies. En ce qui concerne le Canada, le président y était avant son accession au pouvoir. Pour le Brésil, c'est sa présidente qui compte visiter Haïti. Elle est attendue en Haïti le 1er février prochain. « On travaille déjà sur l'agenda », a précisé le président Michel Martelly.

Qu'a appris le président en sept mois ?

« J'ai beaucoup appris, a lâché Martelly. Depuis ma campagne électorale, j'ai appris la gestion du temps. A chaque fois qu'on a dû renvoyer les élections, ou bien attendre une décision de l'OEA ou de M. Préval, il y avait déjà cette gestion du temps. » « En plus des expériences que j'ai acquises sur le terrain, aujourd'hui je me sens très à l'aise dans le rôle que je joue, surtout que je n'ai pas la prétention d'être un grand savant, l'homme le plus fort du monde », a encore déclaré le président sur un ton amusant tout en avouant qu'il apprend tous les jours dans différents domaines. 

Le président a encore appris autres choses pendant les sept premiers mois passés au pouvoir. « Je suis surpris de voir des gens, qui pour des intérêts mesquins, ne priorisent pas Haïti. Cela m'étonne », a laissé entendre Michel Martelly.

Propos receuillis par Frantz Duval.Texte de Jean Pharès Jérôme et de Valéry Daudier
Source: Le Nouvelliste

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